Flipote

Flipote, c’était ma Mamie, Françoise Giojuzza. Elle écrivait des poèmes pour son plaisir, qu’elle publiait les dernières années de sa vie sur un site communautaire de poésie qu’elle avait découvert, Ice Tea & Fluminis poèmes. Au fil du temps, elle s’était fait des amis sur ce site, des amis proches, avec qui elle échangeait sur la poésie et plein d’autres sujets.

Quelques mois après sa mort, j’ai entrepris d’éditer ses poèmes sur un nouveau site, afin d’avoir une typographie plus claire, et de supprimer les poèmes en double et ceux dont elle n’était pas l’auteur — mais qu’elle récitait de mémoire à l’attention de ses amis d’Internet — tout en laissant intacts les poèmes originaux sur le forum. Voici l’intégralité de sa prolifique production connue.


Toile représentant Françoise Giojuzza, alias Flipote. On peut lire
la signature de l’auteur : Jean Dreux, 1976

Sans peur je balance en ligne
Mes mots de mamie indigne.
Bien pis ! je persiste et signe.

Hommage à Charles Péguy

Un gars de chez moi, qui est né et a grandi à deux pas de ma maison. Et à son maître en poésie, le forgeron du coin. La fin d’un étrange préjugé.

J’évoquai il y a peu mon mari, compagnon charpentier et cependant fin lettré et ami des poétes: « res populo miranda » (traduction: chose stupéfiante pour les gens). Lors que je l’épousai à 18 ans, ce fut un étonnement dans Landernau… D’abord une mise en bouche : deux vers superbes de mon cher Péguy (une allusion à un amour interdit) :

« Le jeune homme Bonheur voulait danser,
Mais le vieil homme Honneur voulut passer »

Bon, je ne résiste pas à vous conter ceci:
L’enfant Péguy allait chaque matin, vêtu de cape et béret de laine sombre, jusqu’à l’école annexe de l’école normale d’instituteurs. Ceux qu’il appela plus tard, avec révérence et tendresse, « les hussards noirs de la République. » Au retour de l’école il s’arrêtait chaque soir dans l’atelier du maréchal-ferrant et prenait place, assis dans un coin sur un tabouret. Dans une féerie d’étincelles de feu, le maître du lieu lui déclamait, avec le ton, en travaillant, tout le livre des Châtiments de Victor Hugo, puis après La légende des siècles, puis Les chants du crépuscule.
Ainsi, le petit Péguy connut, et goûta la Poésie dans son enfance, soir après soir dans l’atelier modeste et magique de cet Héphaïstos de faubourg. Ça ne tombait pas dans l’oreille d’un sourd.
Ainsi devint poète, lui aussi, et quel poète ! Cet enfant qui grandit en jeune homme au front sévère, chrétien de la meilleure eau, encore qu’anticlérical et socialiste absolu ! Ce qui était un drôle de mélange à l’époque ! Caractère ombrageux, pur, trop pur peut-être, facilement irritable et « fâchable ». Pacifiste en temps de paix, mais grand soldat en temps de guerre. Il mourut jeune en 14-18, sans avoir remis les pied à l’église, depuis le catéchisme. Il mourut même impénitent après un blasphème. Ce jeune officier reçut une balle au front tandis qu’il criait à ses hommes : « Tirez, mais tirez donc, Nom de Dieu ! »
Il a aujourd’hui son buste dans un jardin du même quartier, buste de bronze qui, à la fin de la dernière guerre, reçut lui aussi une balle, sur la tempe gauche juste au même endroit que l’homme 25 ans avant.
Voici quelques souvenirs de ce fils d’une rempailleuse de chaises qui reste l’honneur de notre ville.
Pardonnez-moi ce long récit qui n’est pas un poème. Peut-être mènera-t-il ceux qui ignorent notre Péguy à le lire et à le connaître.

N’ayez pas peur, ce n’est pas aussi rasant que vous le pensez !

Horreur ! Stupeur ! Vapeurs !

Horreur ! Stupeur ! Vapeurs !
J’en vois de tout’s les couleurs :
Faites venir un docteur
Y’a un drame chez l’coiffeur
Du rififi chez l’traiteur
D’l’eczéma sur le facteur
Des cris chez le percepteur
Un hold-up chez ma bell’ sœur
Des CRS tout en sueur
Un poignard en plein dans l’cœur
Et du sang sur la chèr’ sœur,
Un orage à Saint Sauveur
Ah ! Vite un verre de liqueur
Horreur ! Stupeur ! Vapeurs !
J’ai peur

Hors saison

Pour réunir la Sainte Famille, un petit truc retrouvé dans ma soute.
Ce petit poème est pour Marie L.

Grand Joseph, à croupetons
Souffle sur un feu précaire
Pour réchauffer le poupon
Tétant le sein de sa mère

Le feu flambe et le petit
Se baigne dans un cuveau
Manipulé par Marie
Qui le nettoie à grande eau

Joseph, ému, se régale
Voyant spectacle charmant
Boucles de tête royale
Plus luisantes que diamant

Sous ses doigts, l’enfant frétille
Ce petiot si réveillé !
Et, pour rire, elle mordille
Goulûment, le petit pied !

Hâte-toi

Écris tes vers, Mémé, car le temps se fait court
Je sais que tu en as, encore, au corbillon !
Le cheval de la mort presse son éperon !
Si tu veux les sortir, écris-les nuit et jour

Hérisson berrichon

Sur une suggestion d’une chère amie du site
Pour mon ami Tango

Hérisson berrichon
Tu es un gentil garçon
Parfois un peu polisson
Mais j’aime bien ta façon

De passer le jour au lit
Dans ton trou, dans ton logis
À y dormir sans souci
Et ne sortir que la nuit

Car aussitôt que la nuit
Adoucit haies et taillis
Pour ce fureteur petit
Commence la belle vie

Ses aiguill’ du dos lissées
Il éteint sa cheminée
Et, s’élance, arrigogué
Au sous bois bien fréquenté

J’entends : grouillant de bestioles
Des croquantes et des molles
Que Satan nous patafiole !
C’est pas l’moment que rigole !

Vers le ruisseau qui clapote
Que connaît bien la Flipote
Là, juste où l’on s’est connu
Lieu plein d’escargots cornus

C’est la grand’partie de chasse
Sa patte n’est jamais lasse
Plus dégourdi qu’un bidasse
Pas un instant, se délasse

Aux champs de fèves ramées
Vers minuit, c’est la curée
Au milieu des centaurées
Son beau petit œil brillant
Brille sous le firmament

Tandis qu’le soleil, ce feignant
Roupille au fond d’l’océan
Pas besoin de cor de chasse
Pas d’danger qu’il se prélasse
De sa dent pointue, ramasse

Mille bestioles à la masse
Ce grand chasseur de limaces
C’est la classe !
Écoutez au fond d’la nuit
L’hallali !

Ile lointaine

Pour mon ami Tango, qui comme moi, aime les Antilles.

Dans cette île lointaine, il n’y a pas d’hivers,
Il y a des oiseaux bleus, et des jaunes et des verts
Et des enfants tout nus, qui mangent des fruits rouges
Dans les branches, parfois, quelque chose qui bouge

Fait craindre qu’un serpent ne se glisse vers vous
« Ce n’est qu’un petit singe » assure la nounou
Elle pa’le, elle chante, et toute peur s’envole
Comme les ai’s sans r de sa chanson c’éole

Ils n’osent plus…

Il vient un temps,
Les vieux amants,
N’osent plus se dire : « Je t’aime »
Ça semble fou
Tout à coup,
Ces déclarations
De jeunetons

Pourtant, au vieux Pépère
Elle est toujours si chère.
Elle voit ça dans ses yeux.
Et c’est l’amour, l’amour quand même…

Après tant et tant de jours
Ce qui reste des amours,
Je vais te le dire, Grand-Père :
C’est le fichu bien chaud,
Que tu poses sur son dos
Juste avant qu’elle ne sorte,
Qu’elle prenne la porte,
Pour aller à son train
Te chercher le bon pain…

Appuyé à la treille,
De loin, il la surveille
En lui-même il pense:
« Elle n’a pas sa pareille ! »
Et quand elle revient
D’un pas un peu lassé,
Dans l’odeur du café
Chantent les oiseaux de Sologne !
Le voilà qui bougonne :
« Elle en a mis un temps,
Sachant que je l’attends !
Ell’ se fait admirer
Du facteur, du boucher… »

Au jardin, une rose blanche,
La dernière de l’été,
Souple sur sa tige, danse
Et se balance,
Lui faisant une avance.

Il va, d’un pas de sénateur
Avec en main son sécateur.
Il hésite et clac ! le referme.
La rose ne sera pas offerte
Mais, c’est pour elle
Qu’il avait planté
Au début de l’été
La frêle pousse verte

Image en sépia

Pour ma chère Marie L., en échange de ses souvenirs à elle : les poules qui nous ne reviendrons pas au glissaient sur le verglas et cette église de son village, où l’on venait taper les fronts des « à charge » contre la statue d’un saint punisseur !!!

Nous ne reviendrons pas au Paradis perdu :
Des jours éblouissants de la petite enfance,
Des souvenirs dormants, là-bas, au Bois chenu,
Au pays sans pareil qu’on appelait : la France ;

Et l’on n’entend plus guère siffler chardonneret,
Nous n’irons plus chercher cèpes et chanterelles
Peut-être n’avons-nous plus le nez tant aux aguets,
Les colombes, parfois, ont fatigué leurs ailes !

Nous ne les voyons plus au clocher du village,
Et ne demeure en nous qu’une très douce image